Le débat fait rage, le lobbying et les pratiques anti-démocratiques font hurler les partisans d’un débat ouvert et équilibré. Finalement, le fond du sujet n’est pas tellement de savoir si l’on doit couper la connexion ou mettre une amende aux « pirates », mais plutôt de comprendre quels sont les enjeux et les motivations des défenseurs du texte.
Ce qui est frappant, c’est la façon dont les médias traitent le sujet. Francis Pisani dénonce une loi à courte-vue, taillée pour les ambitions électorales de Sarkozy. Il ajoute que « [Sarkozy] a besoin du soutien des grands groupes de presse et de médias ».
Au final, c’est bel et bien le modèle des biens culturels immatériels qui doit être remis en question. Et j’avoue que je n’ai pas vraiment trouvé d’analyse traitant le sujet avec ce point de vue, alors je me suis fendu d’un petit post, pas si petit que ça d’ailleurs
Explorons ensemble les idées reçues colportées par les médias et les politiques pour essayer de justifier leur parti-pris idéologique:
Télécharger c’est du vol
On a tout entendu sur ce point, des comparaisons avec des tableaux de maître. « Personne n’accepterait qu’on vole la joconde« … etc. Soyons sérieux : la notion de vol suppose que le possesseur d’un objet soit dépossédé de cet objet par le voleur. En fait, le téléchargement ne constitue qu’une contre-façon, car l’auteur n’est pas dépossédé de quoi que ce soit. Tout au plus il a un manque à gagner, qu’il faudra prouver.
Le manque à gagner des artistes est égal au nombre de téléchargements
Rien ne dit qu’un internaute aurait payé s’il n’avait pas pu télécharger, et rien ne dit non plus qu’il n’a pas payé après avoir téléchargé pour écouter.
Dans le cas de la Joconde, si on veut faire une analogie juste, le fait de télécharger correspondrait à afficher une photo (prise soi-même) de la Joconde dans son salon. Cela parait tout de suite moins répréhensible, d’autant que selon moi, l’original du tableau « La joconde » appartient au musée du Louvre, mais je doute que ce musée dispose de droits qui interdisent sa reproduction.
La loi Hadopi défend l’intérêt des artistes
Là aussi, soyons sérieux, les seuls intérêts qui sont défendus ici sont ceux des majors et des détaillants de disques plastiques. En réalité les petits artistes et même des grands comme Cali sont contre la loi Hadopi. Tout simplement parce que les dispositifs actuels de distribution des biens culturels sont clairement à l’avantage des blockbusters et non des petits artistes qui débutent.
En réalité, si vous n’avez pas la possibilité d’écouter un morceau sans l’acheter ni d’échanger des morceaux avec vos amis, vous préférez acheter les morceaux des artistes connus, ce qui diminue le risque d’acheter un morceau qu’on aime pas.
Si vous pouvez explorer avant d’acheter, écouter tout ce que vous voulez, vous ne prenez pas de risque à tester des artistes inconnus. Vous découvrez de petits artistes qui vous plaisent, vous achetez le morceau ou des produits dérivés pour votre plaisir et/ou pour les encourager.
Tout l’enjeu du lobbying actuel est de détruire un canal d’accès à la musique qui crée de la concurrence aux artistes installés de longue date et à ceux qui les ont promus.
La loi Hadopi permet de développer la diversité de l’offre
Aujourd’hui, ce dont les artistes « connus » et les majors ont le plus peur, ce n’est pas le fait qu’on copie illégalement leurs contenus. cf cette phrase mythique attribuée à Jeff Raikes (Microsoft) en mars 2007 : « si vous voulez pirater des logiciels, autant que ce soient les nôtres » [If You're Going To Steal Software, Steal From Us].
Non, ce dont ils ont peur, c’est tout simplement d’être court-circuités par les réseaux sociaux et le peer-to-peer, qui permettra aux artistes de toucher leur public directement par effet de recommandation viral. Et donc plus de place pour la major. Plus beaucoup pour le distributeur qui se bornera à une fonction de prestataire technique à faible valeur ajoutée.
Tous les amoureux de la musique sont prêts à payer pour rémunérer leurs artistes favoris. Si certains usagers ne veulent pas payer par voie numérique, ils n’auraient pas acheté le CD non plus, qui peut facilement être copié. Mais celui qui ne paie pas peut faire connaitre le morceau à quelqu’un qui veut bien payer. Il s’agit de promotion interpersonnelle qui profite aux artistes connus et aux artistes inconnus. Cela permet de développer la diversité, car chaque artiste a sa chance pour toucher son public.
Les majors font tout pour développer la vente légale sur internet
Si aujourd’hui, on peut acheter la majorité des morceaux de musique produits sur la planete, c’est essentiellement grâce à Apple avec iTunes, pas aux majors, qui ont de tous temps mis des batons dans les roues. Apple a dû lutter pour mettre en place un téléchargement payant de qualité. Si les majors avaient tout de suite saisi l’opportunité d’internet, le peer-to-peer n’aurait jamais existé que de manière marginale, surtout si le téléchargement légal avait été dès le départ beaucoup plus simple que le téléchargement illégal (Ceux qui ont déjà configuré leur routeur pour une utilisation en peer-to-peer me comprendront).
En revanche, en ce qui concerne le cinéma, en VOD, il est aujourd’hui impossible de regarder les films qu’on veut. L’offre des films qu’on peut télécharger légalement est ridicule à coté de l’offre illégale (probablement d’un rapport de 1 à 100, si quelqu’un connait le chiffre, laissez le en commentaire).
La loi Hadopi est le fruit d’un processus démocratique
Le fait que Denis Olivennes ait présidé la commission d’étude est tout simplement une hérésie dans un pays dit démocratique comme la France car en tant que président d’une société leader de la vente de disques, toute neutralité est évidemment exclue. C’est sur la base de ce rapport qu’ont été menés les débats.
Le coup de théâtre où les socialistes s’étaient cachés derrière les rideaux, et où la loi a été mise au vote avec quelques dizaines de députés (sur un total de 577 sièges) ne plaide pas en faveur d’un vote « représentatif ».
Enfin, il y a les manipulations du ministère de la culture pour trafiquer Wikipedia et le licenciement (un brin abusif) de Jérôme Bourreau, responsable du pôle innovation de TF1, dénoncé par le ministère après avoir, dans un cadre privé, osé critiquer le projet de loi Hadopi.
Si on cherchait à faire passer un texte en force, sans débat, on ne s’y prendrait pas autrement.
A oui, j’oubliais, la compétence criante de Christine Albanel, qui confond dans son allocution à l’assemblée nationale, un traitement de texte et un parefeu.
Sanctionner les téléchargements est la seule manière de défendre les intérêts des créateurs
Jack Lang m’a déçu, j’ai beaucoup d’estime pour lui, notamment pour ce qu’il a fait en créant la fête de la musique qui a été une mesure exceptionnelle pour permettre aux artistes de tous les horizons de rencontrer leur public sans contrainte. Qu’il prenne position pour Hadopi montre qu’il n’est plus dans le coup, qu’il n’a rien compris aux modèles de diffusion actuels de la musique.
En réalité, il existe beaucoup de moyens de favoriser le revenu des artistes. Pendant des années, les majors ont vendu des morceaux avec des DRM qui faisaient que les morceaux achetés légalement étaient moins facilement utilisables que ceux téléchargés illicitement ! Il aurait fallu réagir avant !
Pendant plusieurs années, on a eu droit à un spot agressif (dont ici une version humoristique) traitant le spectateur (acheteur du DVD) de voleur (sur fond de musique hard-rock) au début de chaque DVD acheté, alors que le même film téléchargé illégalement ne comportait pas cette agression…
Enfin, il y a le problème du paiement. C’est aujourd’hui difficile de payer des morceaux de musique sur internet. Il faut s’enregistrer, donner son code carte bleue. Pourquoi ne pas développer le micropaiement comme c’est le cas pour les sonneries de mobiles, avec paiement par téléphone, comme la récente (et très innovante) solution d’Absolu Telecom ?
La bonne nouvelle c’est que la loi n’est pas techniquement applicable, qu’elle est anticonstitutionnelle (sanction avant jugement), qu’elle est anticommunautaire (contraire au droit européen, qui considère la connexion internet comme un droit du citoyen), et donc on peut supposer qu’elle ne restera pas longtemps en application.
Le plus dommage sera donc de ne pas pouvoir montrer à tout ce beau monde qu’elle aurait, de toute façon, été inefficace pour sortir les dinosaures de l’édition de leur impasse
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