Depuis quelques semaines, les médias s’acharnent sur Groupon, la société apparemment satanique qui ferait beaucoup de mal aux petits commerçants locaux. L’émission de Capital sur M6 puis sur FranceTV, sans compter les autres médias, ont largement diabolisé l’entreprise. J’avoue que j’accorde généralement peu de crédit aux médias sur ces sujets car ils sont souvent plus à la recherche du spectaculaire, plutôt que de chercher à informer le public de manière impartiale. En plus, quand il s’agit de l’Internet, c’est encore plus ridicule : Souvenez-vous du reportage de Envoyé spécial à charge sur Facebook, qui avait généré une levée de boucliers, même au sein de la communauté des journalistes.
Cela faisait bien longtemps que j’avais envie d’écrire sur le sujet de Groupon, mais je n’avais jamais pris le temps. Pourtant il y a beaucoup de choses à dire, sur ce sujet, en bien et en mal. Et j’avoue que les évènements récents avec Mme Sylvie Pastur de Escale Design, m’y ont poussé. Voir ici son témoignage sur son litige avec Groupon.. Groupon a réagi depuis sur son blog. Le lien original a été effacé, probablement par Mme Pastur elle-même, je doute que Facebook puisse censurer. Ceci laisserait penser que Groupon ait trouvé un terrain d’entente avec elle pour étouffer l’affaire.
Mais laissons de coté les polémiques et les faits divers pour nous concentrer sur les fondamentaux :
Le concept de base
Il s’agit de pousser des promotions énormes (minimum -50%), à durée déterminée. Même si Groupon oeuvre principalement dans les services (Spa, Massage, Cours de pilotage, Saut en parachute, etc), ils ont parfois aussi des deals « nationaux » dans le commerce des biens physiques ou virtuels.
Le métier de Groupon consiste donc à acquérir et entretenir une base email énorme, et à lui pousser quotidiennement des offres négociées avec ses « partenaires ».
A qui est imputée la réduction offerte ?
Comme vous pouvez vous en douter, la réduction est entièrement imputée au commerçant, qui doit proposer une offre à au moins 50% de réduction (condition sine qua none).
Mais ce n’est pas tout : sur ce qu’il reste (moins de 50%), Groupon prend (au moins) la moitié.
Dans le meilleur des cas, le commerçant touche donc 25% de son prix public habituel.
Evidemment, l’offre doit rester identique à celle dont bénéficient les autres clients, pour un revenu quatre fois inférieur.
Les astuces pour limiter la réduction
Il y a bien sûr des astuces pour que le commerçant touche plus de 25% du prix classique : il s’agit de vendre un bon d’achat d’une valeur inférieure sur laquelle on fait -75% de réduc.
En gros, -75% un bon d’achat d’une valeur de 80€ à valoir sur un saut en parachute d’une valeur de 240€. In fine, le client paie 20€ son bon d’achat qui n’est utilisable que pour l’achat d’un saut à 240€, donc il paie 240-80+20 = 180€, soit 75% du prix public. Voir cet exemple.
Il semble que dans le cas de Escale Design, ceci n’est pas été autorisé car la commerçante prétend que tous les clients ont acheté uniquement les petits produits pas chers…
Les faiblesses du modèle Groupon
Une relation très déséquilibrée entre le commerçant et Groupon
Pour attirer les clients, Groupon impose des réductions très importantes, et gagne à chaque fois 50% de la valeur du coupon. De son coté, c’est le commerçant qui fait tout l’effort financier, jusqu’à perdre de l’argent pour avoir l’opportunité d’apparaitre sur Groupon. De son coté, Groupon monopolise toute la valeur, le site ne prend pas de risque et n’investit pas (hormis l’acquisition de sa base email, ce qui est quand même relativement onéreux).
Des offres basées sur la vente à perte
Oui, car c’est bien de vente à perte qu’il s’agit. En dehors du coté illégal de la vente à perte (difficile à caractériser dans ce cas, car il s’agit principalement de vente de services), il y a un vrai problème de pérennité du modèle si certaines parties prenantes sont perdantes.
Leur approche est basée sur l’idée que c’est un budget d’acquisition de clientèle. Le commerçant se dit « OK, je perds de l’argent cette fois, mais après ces clients vont me connaître et revenir dans l’avenir sans réduction et en payant le prix fort »
Un postulat de repeat business probablement faux à terme
Mais est-ce que c’est réél ? Est-ce que les clients qui ont bénéficié d’un coupon Groupon vont effectivement revenir au prix fort ?
Rien n’est moins sûr, car les inscrits à Groupon qui vont avoir des propositions de prix cassés tous les jours dans d’autres enseignes concurrentes vont être sévèrement tentés de toujours profiter des bonnes affaires. Imaginez que vous allez chez le coiffeur tous les trimestres. S’il y a 4 deals de salon de coiffure par an dans votre ville, est-ce que vous serez fidèle à l’un d’entre eux en particulier ? J’en doute.
Bien sûr, dans une ville où il y a 1 ou 2 coiffeurs, la fidélité est plus probable mais dans ce cas, le coiffeur a-t-il besoin de Groupon pour se faire connaître ? J’en doute tout autant.
Une taille critique impossible à atteindre en hyper local
Et puis, se pose donc la question de la taille critique en dehors des grandes villes.
Toute la valorisation orbitale de Groupon (plus de 6 Md$ pour une société qui devrait faire 500 M$ de revenus en 2010) est basée sur le fait que la dissémination hyperlocale pourra démultiplier à l’infini les offres et les clients.
Mais quand on parle d’hyperlocal aux USA, ça veut dire des villes de plus d’un million d’habitants, et en France, il n’y en a que 4 : Paris, Marseille, Lyon et Lille (il y a en apparemment 52 aux USA). En France, Groupon gère des villes comme Cannes et Antibes (70 et 75 000 habitants).
Et encore, ils se sont calmés car du temps de Citydeal (vendu à Groupon l’an dernier), pour la surenchère du nombre de villes ouvertes, il y avait même des villes comme Lorient (50 000 habitants).
A ce niveau de population, quel pourrait être l’ordre de grandeur du CA généré par Groupon ?
Faisons un rapide calcul :
Si on prend Lyon, par exemple. Sur les 10 derniers deals échus à ce jour, Groupon a vendu 196 850€, soit environ 20 000€/deal, avec une moyenne de 600 coupons, soit 33€ de panier moyen.
Lyon et l’agglomération représentent environ 1,8 millions d’habitants. Supposons qu’on puisse trouver autant de bons deals dans une ville de 50 000 habitants que dans l’agglomération de Lyon (ce qui est loin d’être évident).
On arriverait donc à un CA annuel de 20 000€/j x 220 jours ouvrés x 50 000 / 1 800 000 = 120 200€, soit une marge brute de 60 000€ annuels environ.
A Lyon, le CA annuel serait de 20 000€/j x 220 j = 4 400 000€ annuels
Après on peut faire plusieurs deals par jour, mais bon. C’est clair que sur des petites villes, ça ne permet même pas d’ouvrir un bureau sur place avec un commercial sur l’année… Ou alors, on met uniquement des « deals nationaux » ou ecommerce dans ces petites villes, mais cela n’a plus la même attractivité et ce n’est plus lié à la ville.
Les conséquences de ce bad buzz pour Groupon
Qu’on le veuille ou non, Groupon s’offre ainsi une visibilité incroyable dans les médias, et cela va avoir un impact énorme sur sa notoriété. Son image va certainement en pâtir mais cela est-il si important ?
Car au fond, il faut distinguer deux types d’interlocuteurs pour Groupon :
- Les commerçants qui offrent les deals
- Les clients qui les achetent
Puisqu’on est dans un modèle piloté par l’offre, les deux sont importants. Sans commerçants, pas de deals et donc pas de clients. Sans clients, pas ou peu de ventes, donc pas de marchands intéressés.
Les conséquences du point de vue des clients
L’acharnement des médias contre Groupon va avoir un effet très bénéfique sur les inscriptions spontanées, probablement plusieurs dizaines de milliers avec ce battage médiatique énorme. En gros, les clients s’en fichent que les commerçants travaillent à perte, ils vont comprendre que c’est intéressant pour leur porte-monnaie de profiter de l’aubaine.
Donc, on en revient toujours au même. Dans la communication, peu importe qu’on parle de vous en bien en mal, il faut juste qu’on parle de vous. J’aime bien aussi l’histoire du Benzene de Perrier.
Les conséquences vis-à-vis des partenaires
Il se peut qu’il y ait deux effets contradictoires conjugués.
- de nombreux marchands vont se méfier et Groupon aura du mal à les convaincre
- d’autres vont connaître Groupon par ces évènements et contacter spontanément Groupon, en se disant que, contrairement aux plaignants, ils sauront profiter du volume de Groupon sans se faire avoir
Par contre, à long terme, si la politique actuelle de Groupon se maintient, les commerçants vont se regrouper pour contrer les opérateurs comme Groupon. C’est déjà un phénomène qui se produit vis à vis de Smartbox and co. Et je ne serais pas surpris que des syndicats professionnels se réunissent en GIE pour proposer des alternatives de couponing à but non lucratif.
Le développement illimité ou la saturation et le déclin prochain ?
Lorsque la majorité des commerçants auront compris que le repeat business promis n’aura pas lieu, ils vont arrêter de vendre à perte. La proposition de Groupon tiendra si les clients continuent à acheter avec des réductions plus raisonnables à -25%, et si Groupon accepte de réduire sa commission à 20% du prix du coupon. Le commerçant touchera donc 80% de 75%, soit environ 60% du prix public, ce qui lui laissera une petite marge.
Sinon, Groupon devra aller chercher de plus en plus loin, les commerçants qui acceptent de perdre de l’argent. Le taux de satisfaction des consommateurs baissera largement, car ces derniers seront tentés de dégrader les prestations aux acheteurs de coupons pour inciter les clients « plein pot » à justement payer le prix fort pour un meilleur service.
Mais tout ça pourra durer bien longtemps, car il y a encore de nombreux commerces qui cherchent de la visibilité sur internet et pourront facilement se faire avoir.
Cela me fait vraiment fortement penser à Cortix, connu pour ses techniques d’arnaques très perfectionnées qui ont d’ailleurs été rendues publiques lors de l’introduction en bourse de la société… qui a déjà commencé à décliner.
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